Mémoire

Contribution de la Flandre

CONTRIBUTION DE LA FLANDRE AUX DEVELOPPEMENTS NEO-GOTHIQUES DE LA VILLE ET DE LA VIE ARTISTIQUE EN France SEPTENTRIONALE AU 19ème SIECLE

Par Mme Marie-josèphe LUSSIEN-MAISONNEUVE, université Charles de Gaulle – Lille III.

Lille, ancienne capitale des Pays-Bas méridionaux puis de la Flandre wallonne entretient des relations étroites avec la Belgique, tout au long du 19ème siècle en dépit de la frontière politique mise en place en 1830. Au-delà des limites de la cité, l’ensemble de la région est concernée par cette situation.


    Elle découle de l’activité économique et des déplacements des hommes autant que du dynamisme des ordres religieux et des congrégations ou des liens familiaux régnant entre les deux pays. Des relations étroites ont toujours existé entre notables et responsables politiques et économiques et se maintiennent au cours du siècle. L’étude des patronymes et des installations d’usines et de manufactures, l’analyse des stratégies familiales en matière de mariage et d’entrée en religion des générations d’après 1830 mettent bien en évidence le caractère artificiel de la nouvelle frontière politique. Des échanges chaleureux et des affinités découlent de cette situation et expliquent pour une bonne part les arrivées d’ouvriers belges, en particulier flamands, dans les régions septentrionales de la France au fur et à mesure du développement de l’industrialisation.
  

 Nonobstant l’insuffisance des sources manuscrites et imprimées, il est urgent de reconstituer le cadre de vie de ces communautés flamandes qui ont vécu dans les quartiers populaires des grandes villes industrialisées comme Lille ou Roubaix par exemple.
    

Les démolitions massives de ces vingt dernières années et l’effacement de la mémoire collective rendront bientôt impossible l’étude de leur cadre urbain et monumental et de leurs formes de sociabilité qui étaient imprégnés d’une sensibilité religieuse et artistique spécifique.

        I – LES FLAMANDS DES PREMIERES GENERATIONS

    Dans les années 1840, il s’agit de populations originaires de la Flandre rurale, fuyant la crise économique, la misère endémique, la surpopulation et attirée par les perspectives d’une vie plus décente dans un horizon géographique relativement proche.


    Avec la montée irrésistible de la puissance industrielle de l’arrondissement de Lille sous le Second Empire, les industries textile et métallurgique se développent et suscitent un appel de main d’œuvre. Il se produit une arrivée massive d’ouvriers belges majoritairement flamands, coupés de la communauté ouvrière par leur pratique linguistique, mais livrés au même dénuement religieux et spirituel que le reste du prolétariat.


    Ainsi Wazemmes, commune voisine de Lille rattachée au territoire Lillois lors de l’agrandissement de 1858, est appelée la petite Belgique parce qu’elle abrite 3.000 ouvriers flamands sur une population de moins de 18.000 habitants en 1854 (1). Ils sont 6.000 sur 21.179 habitants en 1858.


    Ces chiffres sont révélateurs d’une situation qui règne sur l’ensemble de l’arrondissement et expliquent les initiatives prises dès la première moitié du siècle pour améliorer la situation matérielle et spirituelle de ces populations coupées de leurs racines paysannes et familiales. Dans le cadre de la paroisse Sainte-Catherine de Lille, dès 1838, les conférences de Saint-Vincent-de-Paul et la société Saint-Joseph sont implantées pour remédier à la misère générale des masses populaires. En 1839, l’œuvre de Saint-François-Régis à Lille se destine particulièrement à favoriser le mariage des ressortissants belges et flamands en prenant en charge les formalités administratives et les coûts financiers de ces unions (2). De 1840 à 1857, 5.841 mariages sont ainsi célébrés favorisant la légitimation de 1.409 enfants et concernant 7.708 belges. Quelques curés tentent aussi d’organiser des séances d’instruction religieuse mieux adaptées à ce public.


    A Saint-Sauveur, paroisse regroupant les quartiers défavorisés des ouvriers du textile, l’abbé Becuwe organise, à partir des années 1850, un service spécial pour les ouvriers flamands (3). L’accueil suscité par cette initiative incite les pères de la Compagnie de Jésus à mettre en place chaque dimanche un service en flamand dans leur chapelle de la rue Voltaire. Le service sera transféré ensuite rue Négrier en la chapelle de l’Immaculée Conception, autour de laquelle s’organise une forme de vie associative, avec des réunions hebdomadaires, des retraites, des activités pour les jeunes filles, en particulier une bibliothèque en flamand, une préparation aux processions avec confection de bannières brodées d’invocations en flamand et une chorale de cantiques en flamand et latin à plusieurs voix.


    En ce qui concerne la commune de Fives également rattachée à Lille en 1858 (4), François chon rapporte que l’église construite en 1817, à l’emplacement du prieuré bénédictin démoli sous la Terreur, a été finalement réservée aux exercices religieux des flamands jusqu’à sa reconstruction en 1856 par le spécialiste lillois du néo-gothique charles Leroy.

        II – EMINENTES FIGURES ATTACHEES A L’INSERTION DES FLAMANDS

    Quelques personnalités ont joué un rôle de premier plan. Celui du chanoine Charles-Joseph Bernard (5), actif au sein de la paroisse lilloise de Sainte-Catherine de 1834 à 1845, doit particulièrement être souligné dans le cadre du développement de l’œuvre des Flamands dans l’arrondissement de Lille. Doté de grandes facultés de rayonnement et de persuasion, l’ecclésiastique zélé est en mesure de soulever l’enthousiasme et d’obtenir la participation active de sa nombreuse et riche famille, de ses amis et de ses relations. Il ne remplit toutefois la charge de curé-doyen de Sainte-Catherine que de 1842 à 1845, avant d’être nommé vicaire général du diocèse de Cambrai et archidiacre de Lille de 1845 à 1877.


    Il est le collaborateur efficace successivement de Mgr Giraud (1842-1850), de Mgr Régnier (1850-1872), puis de Mgr Monnier (1872-1881). Il parvient à obtenir de Mgr Bracq, évêque de Gand, l’envoi de Franciscains Récollets à Roubaix, à partir de 1857, puis à Lille en 1864, suscitant ainsi la création d’une province ecclésiastique gallo-belge pour l’administration des Récollets. Au cours de l’année 1858, il sollicite l’installation des Pères Rédemptoristes afin d’assurer le service divin dans la chapelle provisoire de Notre-Dame de la Treille. Une grande foule de flamands s’y rassemble chaque dimanche pour prier dans sa langue maternelle.


    Les actions menées par le comte Anatole de Caulaincourt (6) illustrent parfaitement l’influence des associations catholiques de son temps. En 1866, sous l’impulsion de cet aristocrate d’origine normande et membre actif des œuvres catholiques lilloises, des Clarisses Colettines originaire de Bruges, ouvrent un monastère à l’ombre de la chapelle Notre-Dame de Réconciliation, dans le quartier lillois d’Esquermes, conduit par un aumônier originaire du diocèse de Gand, l’abbé Coomans. L’objectif est de prendre en charge les 20.000 belges qui habitent les quartiers environnants (7).


    Ainsi cette convergence d’initiatives traduit avec évidence la volonté de responsables catholiques lillois de veiller au bien-être spirituel autant qu’au confort identitaire des ouvriers flamands. Venus participer à l’expansion économique de la métropole lilloise, ces derniers sont accueillis au sein de structures respectueuses de leurs racines, financées et animées par des chrétiens convaincus. Un nouveau type de société humaine est en gestation.


    La mission confiée aux Frères des Ecoles Chrétiennes (8), dans le cadre de l’école, est bien d’assurer la formation et l’insertion des enfants, voire dans certains cas des adultes sous la forme de cours du soir. Conformément à leur vocation qui les destine à l’éducation des milieux populaires, les Frères mènent une activité intense. De 1820 à 1865, sous la conduite du frère Honoré, puis du frère Evergile à partir de 1867, année de la fondation du nouveau district de Cambrai réunissant l’arrondissement de Lille à ceux de Douai, Cambrai et Valenciennes, ils répondent favorablement à la moindre sollicitation des curés de paroisse et des associations catholiques submergées par l’afflux d’un prolétariat déraciné. Durant le deuxième tiers du 19ème siècle, ils ouvrent ainsi de nombreuses écoles communales, par exemple, sept à Lille, dont celle de la rue d’Aboukir à Wazemmes, sept à Roubaix, quatre à Tourcoing, qu’ils transformeront en écoles libres en 1868, année de leur exclusion de l’enseignement officiel. Ces écoles libres devenues officiellement payantes, continuent de correspondre à des besoins profonds dans tous les quartiers populaires, particulièrement flamands. Elles sollicitent une fois de plus la générosité privée. Ainsi, avant 1901, le nombre d’établissements des Frères passe à dix à Lille (dont celui de la rue des Sarrazins à Wazemmes en 1877), à huit à Roubaix (dont ceux de la rue Rollin et de la rue des Anges sur la paroisse Saint-Joseph en 1882 et 1889), et se maintient à quatre à Tourcoing. Dans tous les cas, il y a eu construction ou réaménagement de locaux spécifiques.

        III – UN PAYSAGE URBAIN SPECIFIQUE : L’ŒUVRE DES FLAMANDS

    Commencée à Lille avant 1850, poursuivie à Roubaix et à Tourcoing avant 1860, l’immigration flamande gagne la vallée de la Lys et la région d’Halluin vers la fin du 19ème siècle. Financés par des associations catholiques, des municipalités et de simples particuliers, d’authentiques quartiers flamands s’organisent autour d’une église, d’une chapelle ou d’un couvent et constituent de véritables pôles d’animation urbaine fédérateurs d’une sociabilité particulière et de formules spécifiques de vie quotidienne. Des initiatives précises sont à l’origine de la constitution de véritables paroisses flamandes (9) autour d’un lieu de culte spécialement construit, avec presbytère, salles de réunions et de patronages et écoles. Couramment désignés par l’expression « Œuvre des Flamands », des exemples peuvent être étudiés à Lille et à Roubaix.

1)    L’expérience lilloise

    A Lille, aux confins des quartiers de Wazemmes et d’Esquermes, anciennes communes annexées au territoire lillois lors de l’agrandissement de 1858 (10), l’importance de la colonie flamande, atteignant les 20.000 représentants en 1866, a déjà été soulignée. Son implantation particulièrement dense autour de la rue d’Iéna et des anciennes rues de Juliers et des Rogations suscite, dès 1858, l’initiative de chrétiens soucieux de la sauvegarde spirituelle de ses habitants immigrés (11). Une chapelle dédiée à Saint-Antoine de Padoue et des bâtiments, susceptibles d’abriter des religieux, construits dans l’ancienne rue Mazagran, sont ouverts au culte dès 1864. Pris en charge par les Franciscains Récollets, sous la conduite du R.P. Firmin Roulé à la tête d’une communauté d’une dizaine de moines, l’œuvre prend rapidement de l’extension. Des salles de réunion accueillent les patronages, la société Saint-Vincent-de-paul, la Sainte-Famille des Hommes et celle des Femmes regroupant plus d’un millier de personnes disposées à secourir et à aider leurs concitoyens dans le besoin.


    A partir de 1874, le Comité de l’Oeuvre des Flamands rassemble autour de Caulaincourt les industriels les industriels Bernard, Vrau, Delcourt et le banquier Scalbert, soutient le Père Firmin Roulé pour la construction d’un local de l’autre côté de la rue Mazagran, destiné à abriter le Cercle Catholique des ouvriers flamands. Il présente autour d’une salle de spectacle relativement vaste, des salles de musique et de répétitions, des bibliothèques et quelques espaces de détente et de sociabilité. Un patronage spécifiquement destiné à quelques centaines de jeunes filles est ensuite construit le long de l’ancienne rue des Rogations, sous la houlette des religieuses de Notre-Dame de la Treille.


     L’école des Frères des Ecoles Chrétiennes installée rue d’Aboukir en 1838 à l’angle des rues de Juliers et d’iéna. Exclus de l’enseignement officiel en 1868, les Frères reviennent ouvrir une école libre dans leurs locaux de la rue d’Aboukir, essentiellement fréquentée par des élèves non payants originaires du quartier. Il s’agit d’une modeste bâtisse en briques éclairée de larges baies au fenestrage de métal pour abriter quatre salles de classes, dotée d’une petite cour de récréation avec préau, placée sous un saint patronage dont la statue orne le pignon principal au-dessus de la porte d’entrée.


    Rien ne subsiste de ces ensembles immobiliers de Wazemmes depuis les démolitions massives des années 1980. Ces destructions ne permettent d’identifier avec certitude le style des bâtiments. Les dossiers de permis de construire n’ont pas été retrouvés au sein des fonds d’archives publiques. Seules les demandes d’autorisation des associations qui géraient et animaient les lieux témoignent de l’existence légale de ces institutions. Les goûts artistiques néo-gothiques des membres du Comité de l’œuvre des Flamands sont toutefois connus, car, en 1854, ils soutenaient activement la construction de la basilique Notre Dame de la Treille en style gothique du 13ème siècle ! Avec les années, la mémoire collective a conservé le souvenir nostalgique d’une sociabilité chaleureuse dans un horizon de briques noircies, avec des rangs de maisons tristes et des courées sans soleil ou résonnaient toutefois les cris joyeux des enfants (12). S’en détachaient le court clocher de la chapelle abritant les statues familières, les murs accueillants du couvent et le modeste fronton du Cercle Flamand qui inciteront plus de trente ans plus tard le Parti Ouvrier à s’en inspirer lorsqu’il forgera pour ses militants le programme de la Maison du Peuple (13).

2)    L’œuvre des Flamands à Roubaix

    A Roubaix, l’organisation de l’œuvre est portée à un degré plus élaboré d’achèvement qu’à Lille. Deux vicaires généraux, originaires de l’arrondissement s’y illustrent par leur action en faveur d’un engagement chrétien absolu : de 1845 à 1877, le chanoine Charles-Joseph Bernard, né à Lille, dont le rôle a déjà été souligné, et de 1876 à 1896, Mgr Cyrille-Jean-Baptiste Destombes, né à Roubaix. Sous l’impulsion des cercles catholiques où militent industriels et propriétaires, notamment les Desclée et de Roisin originaires de la région de Tournai ou les Lepers et les Lefebvre aux racines plus locales, l’avenir spirituel, scolaire et identitaire de la colonie belge fait l’objet d’attentions.


    Dès 1857, les Franciscains Récollets venus de Gand sont provisoirement accueillis rue du Collège, chez les Carmélites, puis très rapidement dans un couvent construit sur un terrain mis à disposition par les frères Louis et Pierre Dujardin, respectivement fabricant et cultivateur à Mouscron, et leur beau-frère Mullier-Dujardin, cultivateur à Reckem près de Menin. Le couvent est construit en moins de deux ans sous la direction du frère Pascal Baert, venu du couvent de Gand, selon des plans dressés par l’architecte de la ville Achille-Joseph Dewarlez. Ses bâtiments s’organisent autour d’un cloître et d’une cour centrale dans un carré parfait de 30 mètres de côté.

 

    La chapelle initialement consacrée à Saint-Joseph donne, par l’intermédiaire d’une petite place, sur l’actuelle rue de Flandre, dans le secteur à la fois le plus septentrional et le plus déshérité de la cité, au cœur même des quartiers occupés par les ouvriers flamands. Sa construction, dont le coût s’est élevé à 80.000 francs, a été financée par une première souscription de 31.000 francs, puis une subvention municipale de 20.000 francs votée le 27 mai 1859 enfin par de multiples dons privés. Elle est menée en style néo-gothique, de 1858 à 1873, toujours selon les plans de l’architecte Achille-Joseph Dewarlez, sous la conduite de frère pascal Baert et « avec le concours de toutes les classes de la population roubaisienne ». De bonnes dimensions (52 m x 23 m), les lieux peuvent accueillir un grand nombre de fidèles lors du service dominical prononcé en flamand. Il s’agit d’un triple vaisseau lumineux, aux arcades brisées, dont les autels secondaires et les nombreuses statues polychromes renouent avec la tradition franciscaine en accueillant les saints patrons des confréries et des associations pieuses susceptibles de séduire la piété populaire. Devenue église paroissiale Saint-François d’Assise en 1908, elle poursuivra l’œuvre spirituelle et éducative des Récollets auprès des descendants des ouvriers immigrés au cœur du 20ème siècle.


    Le 3 juillet 1876, neuf Clarisses Colettines prennent possession d’un monastère implanté rue de Wasquehal, aux confins occidentaux de Roubaix. Ces moniales contemplatives, filles de Sainte-Claire, placées sous le vocable de Sainte-Colette, réformatrice de l’ordre au 15ème siècle et morte à Gand, sont originaires d’une communauté de Tournai. L’incendie de son usine à gaz de la rue de Tourcoing ayant épargné le quartier, Henri Desclée, frère d’une moniale de Tournai avait formé le vœu d’installer un monastère de Clarisses au cœur de Roubaix. A sa mort, ses fils, auxquels se sont joints les représentants de la famille de Roisin, entreprennent la construction du monastère promis. Le monument, presque terminé en 1876, a été dessiné par le Baron Jean-Baptiste Béthune au cours des années 1872-1873. Cet architecte, à la fois décorateur et maître-verrier installé à Gand, brillant défenseur de l’art Chrétien médiéval en Belgique et fondateur, avec les Frères des Ecoles Chrétiennes des Ecoles de Saint-Luc, entretient des relations étroites avec diverses familles converties à son idéal, en particulier la branche belge des Desclée. C’est son collaborateur de Gand, Louis Gildemyn Père, qui a dirigé la construction du monastère au cours des années 1874 et 1875, en un sobre néo-gothique. En 1878 sont érigées une maison de chapelain puis une école de filles susceptible d’accueillir 400 élèves, belges ou françaises, résidant dans ce quartier défavorisé, afin d’accomplir les obligations de la fondation exigées par la municipalité de Roubaix.


    Dans ce quartier populaire de l’Epeule récemment livré à la pioche des démolisseurs, le monastère est resté une rassurante bâtisse en brique et ardoise, en dépit de la fermeture de son cloître et de ses murs autour d’un parc réduit à la portion congrue.


    Une grande partie des espaces verts réservés autrefois aux moniales a été aménagée en jardin public depuis de longues années. Les fenêtres à meneaux, les décors géométrique de briques polychromes et l’élégant clocher de la chapelle n’altèrent en rien la simplicité accueillante des lieux. L’intérieur de la chapelle, dépouillé, a connu quelques remaniements en 1976 avec la fermeture de la chapelle claustrale. Le chœur à chevet plat, couvert d’un lumineux enduit rouge, a conservé son triplet de vitraux des origines. Le faux appareil des murs de la nef, la poutre de gloire et les lambris du berceau brisé, rehaussés de clefs portant les instruments de la passion, n’ont toutefois pas été altérés. Ce lieu porteur de mémoire remplit désormais la fonction d’église paroissiale au sein du quartier.

3)    La création de la paroisse Saint-Joseph en 1878-1920

    En stimulant massivement l’établissement de flamands dans ses parages immédiats, le couvent des Pères Franciscains Récollets alourdissait en fait les charges officielles de sa paroisse d’accueil. Cette dernière, la paroisse Notre-Dame, inaugurée en février 1847, dépasse les 28.000 habitants en 1872. C’est la plus peuplée du diocèse de Cambrai. Les conditions sont donc favorables à la constitution d’une nouvelle paroisse au cœur de ces quartiers du nord-ouest de la ville, dits du Fontenoy.

 

    Le 27 septembre 1873, un terrain est mis à disposition de la Fabrique de la nouvelle église, entre les actuelles rue de France et rue de la Chaussée, par les héritiers Lefebvre : Louis et Jean, manufacturiers à Roubaix, la veuve Henri Lefebvre-Mathon et François Flipo-Meurisse, propriétaires à Roubaix, enfin Joseph Destailleurs, négociant à Lille. Les conditions rigoureuses de la donation imposent de réunir en une année les moyens financiers et juridiques pour construire l’église, sous peine d’annulation de l’acte. Au cours de l’année 1875, le baron Jean-Baptiste Béthune est sollicité pour dessiner les plans de l’édifice sacré. La bénédiction de la première pierre a lieu le 6 août 1876. Après quelques modifications apportées par l’architecte diocésain Henri de Baralle, l’église est construite par des entreprises locales. Le 10 novembre 1878, le sanctuaire est consacré, en même temps que la nouvelle paroisse, sous le vocable de Saint-Joseph.


    C’est une église de briques en style gothique, de belles dimensions (51 m de long, 24 m de large au transept, 20 m de hauteur) pour 2.100 places. Les colonnes en pierre de Soignies sont montées sur base octogonale et séparent les trois nefs. Les piles de la croisée portent une voûte en maçonnerie et un élégant clocher qui culmine à 50 m le reste du vaisseau est lambrissé. En avril 1879, la Société Civile de Saint Joseph est constituée pour garantir la collecte des fonds et continuer l’œuvre entreprise. Dès l’année suivante, l’architecte Dhooge dirige l’agrandissement des sacristies pour y assurer le catéchisme et la chorale. Cependant, c’est le complexe paroissial qui est régulièrement poursuivi avec la construction du presbytère, de la maison des vicaires de l’autre côté de la rue de France, puis celle de nouvelles salles pour les réunions des associations paroissiales, des patronages et aussi d’une école ménagère. Une gracieuse tribune des orgues est aménagée en bois au revers de la façade en 1885. En 1887, à l’extrémité des nefs latérales, la chapelle des baptêmes et une chapelle de Lourdes sont construites par un architecte roubaisien d’excellente réputation, Ernest Thibeau.
   

    Dès 1878, en dépit de l’implantation de la nouvelle paroisse au cœur des quartiers flamands, le service religieux est assuré dans les deux langues, un vicaire étant spécialement chargé du service en flamand. Ainsi, vingt ans après l’installation des Récollets, la pratique exclusive du flamand n’est plus de rigueur. L’assimilation des populations est en cours. L’œuvre des Flamands est en train d’atteindre ses objectifs chrétiens et sociaux. L’activité pédagogique des Frères a joué un grand rôle et se poursuit durant toutes ces années. En 1882, à l’instigation de l’abbé Lesage, curé de la nouvelle paroisse, soutenu par la générosité de ses paroissiens, les Frères ouvrent rue Rollin, à l’extrémité orientale de la paroisse, une communauté de frères et une école libre de six classes qui accueillera 350 garçons et des cours du soir pour les adultes. En 1889, une seconde école de quatre classes est édifiée à l’angle des rues des Anges et de la Chaussée, presque au chevet de Saint Joseph, pour 170 élèves.

        IV – INFLUENCE DE LA SENSIBILITE FLAMANDE SUR LA VIE ARTISTIQUE

    Les sources iconographiques concernant la construction et le décor de l’œuvre des Flamands dans les régions septentrionales sont extrêmement lacunaires à notre connaissance. Il est difficile de nos jours d’étudier le cadre monumental et décoratif de ces foyers d’animation urbaine.

 

    A partir de 1857 à Roubaix, les Récollets ont œuvré pour préserver l’identité et la dignité des ouvriers flamands déracinés en s’inspirant de formules monumentales et décoratives qui étaient à la fois religieuses, populaires et familières. A ce titre, elles retiennent peu l’attention des érudits et des défenseurs du patrimoine. Il est temps de s’interroger sur les artistes et les artisans qui ont monté ces décors.
   

    Quelques indices font penser qu’au couvent et à l’église des Récollets de Roubaix, ce sont les moines flamands eux-mêmes qui ont réalisé le cadre et le décor, en bénéficiant de la caution administrative de l’architecte de la ville Dewarlez. La présence d’ouvriers et d’apprentis recrutés localement pour travailler sur le chantier est mentionnée par Th. Leuridan. Les moines ont pu, en outre, bénéficier des conseils des artistes originaires de Belgique ou de leurs collaborateurs qui exécutaient au même moment les riches programmes iconographiques et décoratifs de deux autres églises construites par Achille-Joseph Dewarlez : Notre-Dame à Roubaix (1844-1847) et Notre-Dame des Anges à Tourcoing (1845-1849). Nous pensons en particulier à l’entourage de Jean-François Abeloos et Jean-François Vermevien de Louvain, dont l’activité est attestée sur les chantiers des deux églises à Roubaix et à Tourcoing.
 

    Toutefois le programme décoratif de l’église des Récollets est vraiment d’une autre nature que celui des édifices précédents. Il ne s’adresse pas à une élite intellectuelle ou sociale mais à des âmes simples. Seuls les statues et les retables au-dessus des autels sont peints. Leur traitement et presque rustique. Les visages et les poses sont idéalisés. Sur les murs uniformément clairs, leur polychromie rehaussée d’ors est destinée à émouvoir les sensibilités. Selon les formules de l’art populaire, quelques édifiants modèles sont mis à la disposition des fidèles qui participent aux activités du couvent.
 

    En ce qui concerne l’église Saint-Joseph, consacrée cinq ans après l’église des Récollets, le 10 novembre 1878, le programme décoratif n’a démarré véritablement que dans les années 1880, dans une atmosphère bien différente. Les artistes anonymes des Récollets ont laissé la place à des créateurs unanimement célébrés dans la vie artistique du temps. L’église, dessinée par le Baron Béthune et édifiée dans un esprit proche de ses conceptions, est d’un style néo-gothique recherché. Son environnement monumental est soigné, particulièrement en ce qui concerne les façades du presbytère et de la maison des vicaires rythmées de délicates travées brugeoises. A l’intérieur du sanctuaire règnent dorures et polychromie. Le mobilier, le décor peint et sculpté, les vitraux relèvent d’un art savant conçu avec une grande maîtrise technique. Le nom de tous les artistes n’est pas connu, en particulier en ce qui concerne les remarquables portes sculptées et les stalles en chêne du chœur du sanctuaire, ainsi que la chaire de vérité. S’agit-il du productif atelier Buisine de Lille ou d’un atelier flamand ? Toutefois, les précieuses statues de bois stuqué et doré, placées à la croisée et dans les travées proches du chœur, ont été exécuté par Fr. Haussaire de Reims. Les vitraux portent des signatures de prestigieux ateliers, celui des fils de Claudius Lavergne pour les vitraux du chœur, Stalins et Janssens d’Anvers pour ceux du transept septentrional. La fonderie des frères Dehin de Liège a coulé, riveté et martelé le banc de communion en bronze doré.

        IV – SAINT JOSEPH : UN CHEF D’ŒUVRE DES ARTS DECORATIFS

    Les autels en pierre du chevet ont fait l’objet d’attentions particulières. Quelques lettres conservées dans les Archives Paroissiales et les inscriptions épigraphiques sur les parois latérales des tables d’autels permettent de reconstituer les étapes du traitement de ce mobilier. Après une étude précise d’architecte portant sur le thème représenté et la variété du matériau, la pierre choisie est confiée à un sculpteur qui dégage les scènes dans leurs moindres détails, puis elle est peinte et dorée à la feuille par un troisième artiste E. Carpentier, « architecte à Beloeil, Belgique » a ainsi conçu les cartons de l’autel majeur dédié à Saint Joseph en 1880, « Peeters d’Anvers » a finement sculpté en trois registres logés sous des gâbles, les fiançailles, la mort et l’atelier du saint Patron. « Guillaume Deumens, de Saint-Odilienberg, en Hollande, mort en 1936 » a assuré l’ultime étape de la peinture et de la dorure.


    Les deux autels latéraux ont été sculptés par Peeters et peints par Deumens avec la même qualité d’exécution que l’autel majeur. C’est l’architecte lillois Louis-Marie Cordonnier qui offre en 1892 les cartons de l’autel latéral droit consacré à Sainte-Anne.


    Dans la partie supérieure, la scène de la Présentation de la Vierge au temple et celle de la mort de Sainte-Anne sont séparées par une statue de Sainte-Anne sous édicule, portant dans les bras la Vierge qui tient elle-même l’enfant Jésus. La partie inférieure reproduit la dernière scène, entre deux volets imitant un triptyque ouvert.


    La même année, l’architecte Wibaut, de Roubaix, conçoit l’autel de gauche dédié au Sacré-Cœur.


    Dans la partie supérieure, une représentation de la Trinité logée sous un dais séparé, à droite, le curé de la paroisse offrant au Sacré-Cœur la maquette de l’église, et à gauche, la consécration d’une famille au Sacré-Cœur. Dans la partie inférieure, trois médaillons logés entre deux volets imitant un triptyque, représentent des scènes de la vie du Christ : l’agonie au jardin des oliviers, Jésus enseignant et le Bon Pasteur.


    Le registre paroissial mentionne aussi que Guillaume Deumens a assuré, à partir de 1891, la totalité du décor peint. Depuis le chœur représentant les quatre grands prophètes et les quatre évangélistes, avec une série d’anges portant les symboles des vertus, jusqu’à l’arc triomphal où trône le Christ en majesté du Jugement Dernier, et jusqu’aux parties hautes de la nef où s’avance la multitude des saints, des martyrs et des élus, le peintre a mis au point une captivante leçon de catéchisme et d’histoire sainte. Il n’a pas négligé les écoinçons, l’intrados des arcades, les colonnes et les lambris de la voûte, en s’inspirant de thèmes végétaux et stylisés.


    A la paroisse Saint-Joseph, c’est le cadre idéal d’une société catholique qui est ainsi mis en place. Les familles d’émigrés flamands, mêlés à une population française d’origine rurale et à des roubaisiens de souche ne peuvent que s’y épanouir.


    Le modèle néo-gothique est arrivé à maturité pour servir de référence aux autres grandes villes industrielles du Nord, voire de France. A partir de 1878, une école de Saint-Luc à Lille fondée par l’Assemblée des Catholiques du Nord et du Pas de Calais et confiée aux Frères des Ecoles Chrétiennes, est en mesure de former les artistes et les artisans qui pourront mettre en œuvre l’environnement de cette nouvelle société catholique et militante. Désormais, l’expression néo-gothique n’est plus le langage artistique des élites chrétiennes du Nord-Ouest de l’Europe qui s’était exprimé en 1855 à l’occasion du concours de Notre-Dame de la Treille. Il est devenu un langage populaire, un lien puissant entre toutes les classes de la nouvelle société.

(D’après Mme Lussien-Maisonneuve – Université de  Lille III)
    
(1)    Salembier, Histoire de Wazemmes, 354
(2)    Archives départementales du Nord – Série M-371,373,375 (associations soumises à des demandes d’autorisation, en particulier, Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, Société charitable de Saint-François-Régis, société de Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Joseph)
Registre paroissial de Sainte-catherine, 1828-1845
Chon, Notice Historique sur la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Lille
(3)    Vitse, Note sur les progrès religieux des flamands à Lille, 209
(4)    Chon, Promenades lilloises, 276
(5)    De Ségur, Vie de l’Abbé Bernard, 228-231
Lussien-Maisonneuve, Quelques personnalités et évènements oubliés concernant l’histoire de la paroisse Sainte-Catherine
(6)    Caudron, Dictionnaire du Monde Religieux dans la France Contemporaine, IV
(7)    Selosse, Histoire d’Esquermes, 16 et 124
(8)    Archives des Frères des Ecoles Chrétiennes du district de Cambrai conservées Maison Saint-Jean à Villeneuve d’Ascq, Nord : Historique des Fondations et Tableaux Récapitulatifs. Nous remercions vivement le Frère Jean Darnel pour son aide précieuse.
(9)    Lussien-Maisonneuve, Contagion Néo-Gothique, 633
(10)Pinol, éd. Atlas Historique des Villes de France, 104 Hilaire, éd. Histoire de Lille du XIXème siècle au Seuil du XXIème siècle, 17.
(11)Archives départementales du Nord. M 222, dossier 543 et 1396, Chon, Promenades lilloises, Huitième promenade, Visite à un quartier franco-belge, 83 ; Salembier, Histoire de Wazemmes, 409
(12)vindevogel, Wazemmes de ma jeunesse, 123
(13)Lussien-Maisonneuve, Variations sur un thème populaire du Nord, 141
(14)Masure, Le Clergé du Diocèse de Cambrai, 158
(15)Leuridan, Histoire des Etablissements Religieux et Charitables de Roubaix, 145 avec planche gravée
(16)Trenteseaux, Achille Dewarlez, 1797-1871 ; Plateaux, éd. Les Eglises de la Pévèle Française, 487
(17)Archives privées du monastère
(18)Helbig, Le baron Béthune, 381 ; Lavalleye, Notice Biographique de J.B. Béthune ; Van Cleven e.a. éd. Neogotiek in Belgie, 168 ; De Maever, éd. De Sint-Lucasscholen en de neogotiek, 411 ; Pingeot et Hoozee, éd. Paris-Bruxelles, Bruxelles-Paris, 83
(19)De Maeyer, éd. De Sint-Lucasscholen en de Neogotiek, 357
(20)Archives départementales du Nord O 512, dossiers 538-540.
Archives municipales de Roubaix, dossier Saint Joseph
Archives paroissiales, correspondance et registre paroissial
D.R.A.C. de Lille, Conservation des Monuments Historiques, dossier de recensement en vue du classement
(21)Delaire, Les Architectes, élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, 247
L’Architecture et la construction dans le Nord, 102
(22)Leuridan, Histoire des Etablissements Religieux et Charitables de Roubaix, 145 avec planche gravée
(23)Les travaux de Trenteseaux préparés sous notre direction. L’Eglise Notre-Dame des Anges de Tourcoing, L’Eglise Notre-Dame de Roubaix
(24)Ibid : Histoire des Etablissements Religieux et Charitables de Roubaix, 144
(25)Verly, Essai de Biographie Lilloise Contemporaine, 31
(26) De Maeyer, éd. De Sint-Lucasscholen en de Neogotiek, 44-45 et 414
(27)Nous remercions le KADOC de nous avoir informé du décor peint que Deumens a exécuté en 1894-1895 dans l’abbatiale des Pères Passionistes à Courtrai
(28)Allgemeines Künsterlexikon (Leipzig 1999), XXI
(29)Notice sur l’Ecole de Saint-Luc établie rue de la Monnaie, 39 à Lille, 212
(30)Hilaire, éd. Histoire de Lille, 15